Réveillez-vous?!

Sur les événements d’octobre 2006 à Budapest


Septembre 2006. L’aile gauche de la bourgeoisie libérale a continué son jeu d’échec habituel mais avec un faux-pas, la publication en mai de la confession du premier ministre, lors d’une réunion de la faction MSZP (Parti socialiste hongrois). Il y avouait que son parti avait gagné les élections grâce à ses mensonges et qu’il était temps pour des politiques responsables de dire franchement la vérité. Auparavant, la gauche avait divulgué des statistiques faussement optimistes sur la situation économique du pays. Dans un de nos textes précédents intitulé « Donnez votre sang », nous avons décrit les « nouvelles » mesures du gouvernement concernant les conditions d’exploitation. Quelques-unes de ces mesures sont déjà appliquées, d’autres le seront dans un futur proche. Nous devons tenter de comprendre pourquoi le bloc social-démocrate libéral est contraint d’emprunter une telle voie.

Le gouvernement Gurcsány a voulu nous persuader que sa politique économique pouvait être poursuivie, tout en prétendant qu’il s’opposait à la tendance générale du capitalisme. Ces dernières années, il avait augmenté les salaires, donné aux vieux un treizième mois, exempté d’impôt les bas salaires, subventionné les entreprises à l’exploitation déficitaire (par exemple BKV, la compagnie des transports de Budapest et MAV, les Chemins de fer hongrois... il faut bien qu’on se rende au boulot, après tout !). Le gouvernement a joué avec l’idée de rester un « Etat-providence », alors qu’au même moment la pression du capital international le contraignait de plus en plus à aller dans la direction opposée. Le déficit du commerce extérieur est estimé à plus de 20 000 milliards de forints, soit 60 % du PIB hongrois. Le déficit budgétaire s’élève à 10 % du PIB et, en persévérant dans cette voie, ne peut pas rejoindre la zone euro et ne peut obtenir de soutien financier de européenne.

Le MSZP (Magyar Szocialista Párt, Parti socialiste hongrois) voulait gagner les élections tout en continuant à flatter la classe ouvrière et dans ces conditions ne faisait qu’accroître la dette. Le prétendu « welfare » s’accrut jusqu’à représenter 60 % du budget, et les dépenses de l’Etat augmentèent de plus de 12 %. Mais jusqu’aux élections, les gouvernants clamaient que le niveau du déficit budgétaire était acceptable.

Puis vint la confession du « pénitent », comme tombée du ciel. Le gouvernement devait imposer des restrictions pour rétablir l’équilibre et devait donc expliquer à la classe ouvrière pourquoi il devait nous pourrir la vie. L’opposition de droite, qui flirte directement avec les fascistes, avait basée sa stratégie sur les statistiques avancées par le gouvernement et avait annoncé Ils avaient tout autant menti que leurs homologues sociaux-démocrates.

Nous ne voulons pas moraliser sur les pratiques douteuses de la bourgeoisie parce que nous pensons que la falsification, les mensonges, la manipulation sont les instruments de base de la classe dominante, requis par la terreur de classe de la bourgeoisie. Pourtant, la bourgeoisie fut prise de court par la réaction des masses parce qu’elle pensait que ces masses étaient complètement conditionnées par le régime bipolaire d’alternance. Il est pourtant évident que ce n’est qu’une demi-vérité, de sorte que leur manipulation de la conscience sociale n’est pas assez efficace. Nous pouvons voir que ni le gouvernement, ni l’opposition n’envisageaient une vague de mécontentement telle, qu’elle pourrait en partie les balayer. Dans les dernières décennies, la bourgeoisie et ses organisations ont gagné en confiance, leur sale démocratie a bercé la classe ouvrière et plus ou moins rendu la lutte sociale hors la loi, éliminé les conflits directs avec le pouvoir dans la rue. Elles ont considéré que la classe ouvrière en Hongrie était plus ou moins idiote et ont présumé que les exploités accepteraient tous les mensonges qu’ils pourraient raconter dans leur maison, le Parlement.

La voix de la lutte de classe reste étouffée.

Les démocrates de l’opposition ont fait semblant de condamner les événements sanglants des rues de Budapest, mais en secret, ils soutenaient les révoltés enflammés par les organisations fascistes comme le Jobbik Magyarországért Mozgalom (Mouvement pour ) et 64 Vármegye Ifjúsági Mozgalom (64 Hundreds Youth Movement). Mais d’autre part, ils étaient effrayés parce qu’ils perdaient le contrôle de leur aile droite avec pour résultat une lutte entre les fascistes et l’Etat. La voix de la lutte de classe réelle est étouffée par la nostalgie nationaliste du chant patriotique Székely et, pour le présent, les réactions contre l’exploitation se dissolvent dans une comédie nationaliste pseudo-révolutionnaire. Le fascisme utilise la réaction de la fraction de la classe ouvrière qui veut un changement immédiat de régime pour allonger la période contre-révolutionnaire. Les pseudo-Mussolini font ronfler leurs discours. Les gens ne les rejettent pas, mais ils ne s’identifient pas totalement avec ces porte-parole. Des milliers de personnes ont manifesté, mais il n’y eut de sérieuses batailles avec la police que le lundi (23 octobre) et le mardi (24). Dès lors, seules les demandes réformistes des syndicats, les manifestations démocratiques des organisations étudiantes et les événements commandés par les fascistes nationalistes ont répondu à la situation - alors qu’après tout la population exploitée était dans la rue. D’autre part il est évident qu’il n’y a pas de revendications sociales, toutes les voix protestataires s’éloignent de tout ce qui peut avoir trait à l’exploitation et se focalisent sur les désaccords entre le gouvernement et l’opposition. Les manifestants ont déclaré qu’ils voulaient, par le blocage des rues et la désobéissance civile, faire pression sur le gouvernement.

Des parties de la confession idiote de Ferenc Gyurcsány avaient été publiées le 17 septembre (la totalité le sera plus tard). Ce jour-là les masses commencèrent à manifester devant le Parlement avec ses cliques nationales, criant des slogans contre les déclarations des prostitués du capital, avec des variantes : « Allez vous faire foutre ! » Certains demandaient la démission du gouvernement - « Dehors Gyurcsány ! » D’autres clamaient « Changement de régime ! », « Démission ! », « A bas le traité de paix de Trianon [2]. » Des manifestants se dirigèrent vers l’entrée du bâtiment de la télévision d’Etat pour faire diffuser leurs revendications ; menés par des têtes rasées (skins fascistes), ils commencèrent à faire le siège de l’immeuble. Différents groupes de hooligans, d’habitude ennemis, unirent leurs forces. Ils invectivaient les Juifs et une bonne partie de la foule s’associaient à eux : « A bas le traité de Trianon ! » L’hymne national, les slogans nationalistes de la révolution de 1956 et les drapeaux nationaux ont ponctué ces événements. Il y avait pas mal de drapeaux hongrois aux couleurs de d’Árpád (le symbole de la première dynastie hongroise qui fut plus tard utilisé par les nazis pendant la seconde guerre mondiale). Pas très loin de là, les manifestants endommagèrent le mémorial soviétique. Tout le monde n’était pas d’accord ; il y eut alors des protestations. La police n’était absolument pas prête et se contenta de défendre l’entrée du bâtiment de la télévision d’Etat, mais ne put arrêter les plus combatifs. Elle n’était pas aussi agressive que d’habitude car inférieure en nombre.

S’il y avait eu une lutte de classe dans les rues, les groupes fascistes auraient été avec la police contre nous ! C’est littéralement une guerre civile. La voix de la lutte de classe est étouffée alors que des éléments de la classe ouvrière se sont mis en grève, soutenant les murs de l’aliénation. Cette auto-limitation nationaliste mêle les fascistes aux masses influencées par la droite qui pourraient reconnaître la manipulation de la bourgeoisie et devenir consciente de leur existence prolétarienne. Actuellement, ils veulent juste maintenir le capitalisme, parce qu’ils sont manipulés par la politique et les médias et qu’ils prennent les mythes nationalistes comme base, au lieu de leur vie esquintée. Ils croient encore en l’opposition, laquelle ne veut que gouverner et les exploiter, tout comme les sociaux-démocrates, et ne peuvent le réaliser que par le vote légal.

Néanmoins, les trois premiers étages de la télévision furent pillés. Pas seulement par les fascistes, mais aussi par des sans-logis, de vieilles femmes, des étudiants, des punks, des gitans. Ils évacuèrent tout ce qu’ils purent des placards éventrés : cigarettes, climatiseurs devinrent gratuits. Ce n’est pas tant que ce pillage fut effectué par des pauvres qui importe mais, c’est la tradition du prolétariat d’agir ainsi, pas celle des contre-révolutionnaires. L’esprit de la révolution se dissimula dans cette nuit nationaliste au moins de cette façon. Plusieurs policiers furent blessés mais finalement, les choses se calmèrent.

La police accuse les « bandes anarchistes » ; les fascistes peuvent rester tranquilles.

Le lendemain, mardi (24 octobre), les révoltés, conduits par les groupes fascistes attaquèrent la police sur la place Blaha Lujza; un de leur but était le bâtiment du Parti socialiste hongrois. Leurs slogans étaient « traîtres ! », « Vive ! ». La police avait été mise en alerte ; plusieurs escouades anti-émeutes étaient prêtes à l’action. Elles commencèrent à arrêter les révoltés en se servant des reportages télévisés et de photos. Les exactions policières augmentèrent : ils attaquèrent de simples spectateurs passifs. Au même moment une manifestation étudiante contre les droits universitaires et un rassemblement électoral du parti d’opposition Fidesz (Alliance des jeunes démocrates) furent reportés. De jour des centaines, de nuit, des milliers de personnes continuaient de manifester contre le gouvernement, demandant la réunion d’une convention et de nouvelles élections.

On vit des manifestations dans les villes de province notamment à Szeged, Miskolc, Debrecen, Szombathely, Győr, Zalaegerszeg. Le mercredi il y eut moins de révoltés dans les rues ; la police était supérieure en nombre. On compta 150 arrestations ; 500 personnes sont encore recherchées. Et de nombreux blessés dont 138 policiers. Les politiciens et les médias continuent leurs manipulations en accusant les « bandes anarchistes » d’avoir semé la violence dans les rues. Les fascistes, cachés derrière le rideau de la bourgeoisie, peuvent rester tranquilles. Ils répandent des illusions sur 1956 parce qu’ils désirent avant tout s’approprier l’héritage de la révolution communiste en la transformant en un événement nationaliste. Tous les slogans allaient en ce sens. Les politiciens de droite et ceux qui les suivent espèrent ensemble un futur prometteur pour la nation pendant que le gouvernement et l’opposition continuent leur campagne électorale. Nous avons vécu une période agitée ; il ne nous reste plus qu’à espérer qu’une « nuit des longs couteaux » éveillera le prolétariat.

Barricade Collective