Attila József, un poète prolétarien


(Ce texte a été traduit du hongrois en anglais par les auteurs, puis de l’anglais en français par nos soins. Il est très probable que la traduction soit imparfaite, conséquence inévitable de ce type de démarche. Ni patrie ni frontières.)

Né le 11 avril 1905 à Ferencváros, l’un des faubourgs populaires de Budapest, Attila connaît les conditions de vie habituelles des enfants de prolétaires. Il a faim et froid, il doit travailler et parfois voler du charbon et du bois pour permettre à sa famille de survivre en hiver. En 1920, il va vivre dans la petite ville de Makó où il commence à aller au lycée et fait ses débuts de poète prolétarien. Son premier volume de poèmes (Le mendiant de la beauté) est publié la même année. Il revient vivre à Budapest, et le gouvernement intente une action en justice contre lui pour blasphème à cause de son poème «Le Christ révolté». A l’époque, la terreur blanche bat son plein. Il entre à l’université de Szeged et noue des liens avec le mouvement ouvrier. Lors d’un bref séjour à Pest, il rencontre Mátyás Rákosi qui, après mondiale, deviendra le Grand Manitou de la haute politique hongroise, le chef omnipuissant du Parti, en d’autres termes un minable monarque léniniste-bourgeois et un traqueur d’hérésies, une canaille soumise à Moscou. A Szeged le poète fréquente les clubs de la social-démocratie bolchévique. Il dévore la littérature moderne, des œuvres du prophète de gauche Endre Ady jusqu’au communiste expressionniste Lajos Kassák. La lecture extensive de ces différents auteurs l’aide à façonner son propre style. Le poème «Cœur pur»  l’illustre bien. Beaucoup de gens considèrent qu’il s’agit du poème le plus brillant de sa période anarchiste. En 1924 il publie un deuxième recueil de poèmes Ce n’est pas moi qui crie. Après cela il étudie à l’université de Vienne et noue des liens plus étroits avec le mouvement ouvrier local.Vienne est alors contrôlée par la sociale-démocratie. Il découvre Le Capital de Karl Marx, livre qui va le marquer pour le restant de sa vie. Il lit ensuite Engels, assiste à des conférences philosophiques de Max Adler et de Grünberg et lit des ouvrages sur l’anarchisme et le socialisme. Il fait la connaissance d’Ernő Weiler, anarchiste hongrois, et de son club, assiste à  une conférence de Pierre Ramus mais ne participe pas au mouvement. Il rencontre aussi les émigrés léninistes hongrois à Vienne: György Lukács, Béla Balázs et d’autres. Il se lie également d’amité avec Andor Németh, un écrivain de gauche, qui plus tard écrira un très bon livre sur Attila József. Le poète se rend à Paris en 1926 et adhère à l’Union anarchiste communiste. Le rédacteur en chef de son journal est Sébastien Faure, le vieil anarchocommuniste qui collabora avec les «plateformistes» (les partisans de Makhno et de son groupe) au début, mais qui plus tard retomba dans l’anarchisme bidon de la «synthèse» qui soutient une politique ridicule de front populaire. Dans la brillante «Chanson émancipée» (Szabados dal), écrite sous la forme d’une marche, Attila József demande la liquidation de la bourgeoisie. Il est dommage que ce texte n’ait pas été traduit en français*, mais ce n’est guère surprenant parce que les gens-de-lettres léninistes ont toujours vu en Attila un simple humaniste «L’ouvrier de Paris», journal de langue hongroise publié en France et qui annonça la mort d’Herman Gorter, refuse ce poème parce qu’il le trouve trop révolutionnaire. Attila József est influencé par l’avant-garde (Cocteau, Apollinaire) et découvre les surréalistes français. Il commence à évoluer lentement de l’anarchisme au léninisme. Il revient ensuite en Hongrie où il étudie à la faculté des Beaux-arts de Pest et tombe amoureux d’une bourgeoise, Márta Vágó, qui écrivit ensuite un gros livre sur lui. Plus tard le poète vécut avec une militante léniniste, Judit Szántó, qui écrivit elle aussi un livre sur lui après sa mort. Les scribouillards bourgeois ont écrit que cette femme prolétaire n’était pas suffisamment intelligente pour lui, ce qui selon eux  n’était pas le cas de Márta, «plus substantielle» que Judit.!Attila József essaya de s’adapter au milieu littéraire et publia dans toutes les publications qui acceptaient ses textes, attendant qu’on reconnaisse sa valeur littéraire. Il voulait se libérer de l’aliénation en obtenant du succès, mais que diable attendait-il de la société bourgeoise? En 1928, il adhère à l’association Bartha Miklós, organisation nationaliste comprenant des courants de gauche et populaires. Il adhère à ce groupe à cause de sa solitude et, selon certains, suite à une déception amoureuse (la famille de Márta Vágó, d’origine juive, ne l’avait pas accepté). Bien sûr il ne s’agissait pas d’une organisation d’extrême droite, plutôt d’un club d’artistes qui avait une idéologie éclectique, romantique mais à l’anticapitalisme dangereux. Bien qu’il fût conscient de ces ambiguités, Attila József flirta parfois avec ce genre d’anticapitalisme et cela donna parfois lieu à des déviations nationalistes qui apparaissent dans certains de ces écrits. C’est alors que commence sa période plus à gauche, même s’il avait toujours été de gauche et marxiste.  De retour en Hongrie, il prend contact avec le mouvement illégal, dont une partie n’est pas sous le contrôle du parti stalinien. Son troisième recueil de poèmes est publié en 1929, Ni père ni mère. En 1930, le poète adhère au Parti communiste hongrois clandestin qui à l’époque est complètement stalinisé. Le parti traite tous ses critiques de gauche de «contre-révolutionnaires» ou de «trotskystes». Cependant Attila József ne fut jamais un stalinien, mais un léniniste. Néanmoins, pour nous cela ne change rien puisque la préhistoire du bolchevisme appartient aussi à l’histoire de la contre-révolution.Attila József était un marxiste convaincu, il avait lu les œuvres de Marx en allemand et se servait de ses notes de lecture pour écrire ses poèmes. L’un de ses amis, l’historien marxiste Ferenc Fejtõ, a dit à propos de lui: «Il était l’une des rares personnes dans ce pays qui avait lu et compris correctement les écrits de Marx.» Attila adorait les discussions politiques, son sport favori était de mettre à nu et faire exploser les contradictions dans les arguments de son interlocuteur. Il donne des conférences sur la dialectique pour les ouvriers, il lit attentivement L’Etat et de Lénine et des œuvres de Hegel, et participe aussi à de nombreuses autres activités de propagande. A cette époque il vit avec Judit Szántó, militante léniniste mais qui n’est pas membre du Parti. En 1931 il fait paraître Abattre les chênes [qui en hongrois désigne «à la fois la souche de l’arbre et le capital où s’enracine le pouvoir de l’argent», selon Georges Kassai in Attila József, Aimez-moi, éditions Phébus, NdT ] mais la police confisque tous les exemplaires du livre et le poète est jeté en prison pendant huit jours pour «incitation de la classe ouvrière à la haine». La Faucille et Marteau [revue stalinienne publié en hongrois en Union soviétique, NdT] le condamne comme un «social-fasciste». A l’époque, en effet, la bureaucratie du Parti communiste attaque tout ce qui ne va pas dans le sens du Komintern et ne fait pas l’éloge du pays du fer et de l’acier dans des poèmes inspirés. La Faucille et Marteau  critique tous ceux qui ne soutiennent pas la politique de l’art prolétarien. Lajos Kassák, un autre poète militant prolétarien, est victime des mêmes calomnies.Attila József répond immédiatement aux attaques et défend ses positions. «Je ne débite pas des platitudes à Moscou en cette quatorzième année de la dictature du prolétariat mais je travaille décemment à Budapest dans sa douzième année de contre-révolution.» Il ajoute que les prolétaires hongrois connaissent bien ses poèmes révolutionnaires et que ces textes appartiennent au patrimoine du mouvement ouvrier.`Il vit des temps difficiles et ce poète perpétuellement anxieux à partir de 1931 commence une analyse et lit les écrits de Freud. Sa poésie atteint sa pleine maturité à cette époque. Il dépasse les stéréotypes et combine la véracité des thèses de Marx et les problèmes authentiques du mouvement ouvrier. Ses poèmes ne sont pas seulement des textes d’agitation, ils offrent une intense critique de la société capitaliste sans aucune illusion réformiste. Contrairement à Brecht et à d’autres écrivains léninistes, qui écrivirent aussi des poèmes révolutionnaires mais ne dépassèrent pas les positions réformistes, par exemple celles du Parti léniniste, ses poèmes ne contiennent pratiquement aucun signe d’agitation léniniste dans ses poèmes. Son poème «Ceux que l’on a raflés» contredit notre affirmation dans une certaine mesure puisque La Faucille et Le Marteau en fit l’éloge, même si ce texte ne loue pas du tout le Parti, mais les conseils ouvriers et le Secours Rouge, organisation contrôlée par le Parti léniniste. Attila n’a pas découvert la misère provoquée par le capitalisme de façon abstraite, indirecte, mais il a vécu dans sa chair, puisqu’il a eu faim, s’est retrouvé orphelin très tôt, a été obligé de travailler quand il était enfant et a subi plus tard le mépris  des milieux artistiques snobinards. Il n’avait pas besoin de lire Lénine ou Trotsky pour prendre conscience. Malgré le fait qu’il connaissait bien le marxisme, sa fausse conscience emprisonnait sa conscience de classe. Mais quand il se rendit compte de la nature contre-révolutionnaire du bolchevisme, il en tira immédiatement le bilan de ses expériences (cf. le poème «Tu ferais bien d’éclairer ton enfant») mais il en existe aussi d’autres exemples.En 1932 paraît un nouveau livre, Nuit du faubourg. La même année, il écrit un tract en solidarité avec deux léninistes, Imre Sallai et Sándor Fürst, mais ils sont exécutés par les fascistes. A cette époque il se rapproche de nouveau de l’Association Bartha Miklós. Un nouveau recueil de poèmes est publié sous le titre La danse de l’ours. Les léninistes l’attaquent de nouveau dans le journal Társadalmi Szemle ( sociale) dont le chef d’orchestre, Ferenc Pákozdy, remet en doute qu’il soit un poète prolétarien ou révolutionnaire. A partir de ce moment, Attila est rejeté par le Parti.A partir de 1933 l’antifascisme s’implante dans cette région et Attila soutient le front unique de gauche. Notre poète opère une mue démocratique   et la même année écrit un article intitulé «Le socialisme national» (Nemzeti szocializmus), qu’il critiqua par la suite. Dans ce texte il essaie d’accoupler les notions de race et de classe, mais nous devons nous souvenir qu’il appartenait à l’Association Bartha Miklós et qu’il voulait former un Parti national communiste. Cette période montre aussi qu’il a perdu à l’époque ses illusions sur le bolchevisme et d’ailleurs il est exclu du Parti. Le poète blessé, insulté, ne vire pas vers des positions plus à gauche, mais il devient un partisan mou du front populaire, bien que ses origines sociales l’empêchent d’adopter des idées totalement bourgeoises.En 1934, on lui propose de participer au congrès des écrivains soviétiques mais il ne réussit pas à se rendre en URSS. Il exagère la portée de cet événement et commence à devenir de plus en plus caractériel. La même année, il publie son essai sur «La sagesse du socialisme». Il rejette le bolchevisme mais reste marxiste. Il a écrit des poèmes existentialistes influencés par Kafka, mais il n’est pas apolitique.En 1936, il publie le dernier ouvrage paru de son vivant (Ça fait très mal). Il forme avec ses amis de gauche un journal Szép Szó  («littéralement Belle parole, mais que l’on peut traduire aussi par Arguments», selon George Kassai, NdT) qui soutient le front populaire et traite un peu de questions politiques. Grâce à Wilhelm Reich, le freudo-marxisme se répand dans les clubs intellectuels de gauche et l’esprit neurasthénique et mélancolique d’Attila y est sensible (rappelons qu’il s suivi une analyse à cause de ses problèmes psychologiques comme en témoigne Szabad ötletek jegyzéke, Le registre des idées libres). L’influence de Freud est visible dans ses poèmes. Il rompt avec Judit Szántó mais ses poèmes sur le mouvement ouvrier deviennent plus mous. Il écrit un essai intitulé «Hegel, Marx et Freud» et continue à écrire des poèmes. Il rencontre d’autres femmes (Edit Gyömrõ, Flóra Kozmutza), mais sa vie devient de plus en plus triste et il n’arrive plus à dormir. Il se suicide finalement à Balatonszárszó en 1937. Si l’on doit résumer la vie d’Attila, elle se caractérise par la solitude d’un prolétaire au sein du système capitaliste: ceux qu’il croyait être ses camarades le rejetèrent; il attaqua les authentiques communistes qu’il aurait pu rejoindre comme le groupe communiste de conseils d’Iván Hartstein. Ce petit groupe très actif luttait à la fois contre le bolchevisme et contre le capitalisme. Il aurait dû rejoindre ce groupe car ses origines de classe et sa colère révolutionnaire le prédestinaient à cela. Attila était un authentique poète prolétarien mais il ne réussit que rarement à s’échapper du piège de bolchevisme et de la social-démocratie. Mais dans ses périodes les plus conscientes il a écrit de grands poèmes révolutionnaires.Ce poète prolétarien plus engagé et plus intense mérite autant d’attention que ses contemporains. Nous pensons qu’il est important que le prolétariat occidental connaisse Attila d’un point de vue lutte de classe.

Barricade Collective, 2005.



(1). Il existe aux éditions Phébus un recueil quasiment complet de l’œuvre poétique d’Attila József, édité sous la direction de Georges Kassai et Jean-Pierre Sicre. Le point de vue politique défendu par le groupe anarcho-communiste hongrois Barricade Collective sur Attila József ne correspond pas à celui des préfaciers de l’édition française, comme les lecteurs s’en rendront aisément compte. (Ni patrie ni frontières.)


Tristan TZARA: Sur Attila József

 

Attila József est un de ces étres privilégiés qui, nés avec une étoile au front, se font tout petits, par modestie, pour qu'on ne s'en aperc,oive pas, et peu nombreux, en vérité, furent ceux qui de son vivant connaissent son secret.N'est-ce pas cetté étoile qui I'avait mis sur la bonne route, aprés avoir conduit les rois mages, que dis-je, des peuples entiers de rois mages, vers le lieu oü les lois de I' histoire sont en chair et en os et oü, déjá, l' histoire de 1'homme se dessine dans l'inéluc-table devenir de son harmonie ? C'est ainsi que j'ai connu Attila avec son étoile au front, dans ce Paris ou toutes les souffrances victorieu-ses, de Villon á Apollinaire, des Encyclopédistes á , s'inscrivent jusque dans les pavés des rues comme la vivante lecon de la force de I'amour alliée á la sensibilité de la révolte. Sur ces fréles épaules, il portait 1'immense espoir que des millions d'Attila choyaient sans en connaitre la véritable portée, chacun n'ayant a sa disposition qu'un seul mot de ce poéme universel dönt parle Gorki et dont il lui fut donné de découvrir le poids pour le plus cohérent et limpide réconfort des hommes.

Ce fils d'une blanchisseuse et d'un pere fantasque concevait tout naturellement son univers poétique dans la matiére de son ascendance et sa vie, aussi égarée, jusqu'au désespoir et au suicide, qu'empreinte de clarté, n'est-elle pas le reflet de la difficile position des dépossédés dans un régime qui secréte la misére matérielle et morale comme un produit indispensable au maintien de son pouvoir ?


(1955)


TU FERAIS BIEN D'ÉCLAIRER TON ENFANT

(VILÁGOSITSD FÖL)

 

Tu ferais bien d'éclairer ton enfant :

Les croquemitaines, ce sont les gens...

Les sorciéres? deavieilles harengéres...

Et ce loup ? rien qu'un chien méchant qui erre.

Marchands, savants, tous, contre de l'argent,

Echangent leur espoir lui-méme.

Ils vendent du charbon, du sentiment...

Et certains vendent des poémes.

 

Pour le consoler, dis a ton petit

(Si ca console!) : le monde est ainsi!

Ou bien, berce-le d'un conte léger :

Le Communisme en fascisme changé !...

Car enfin, il faut qu'il y ait de l'ordre !

Et cet ordre á ceci pour but:    

 » Méme un enfant, il faut que ga rapporte,

Et ce qu'on aime est défendu.

 

Quand ton enfant, bouche bée, te regarde

Ou se lamente d'une voie geignarde,

Ne sois pas dupe et ne crois pas vraiment

L'avoir pétri de ton enseignement 

 

Regarde-le : il lance avec astuce,

Pour étre piaint, des eris stridents

Et, tandis qu'il rit au sein blanc qu'il suce.

Poussent ses ongles et ses dents.

 

1936.


BALLADE DU SALARIÉ

(BÉRMUNKÁS BALLADA)

 

Nous portons de lourdes corbeüles qui gémissent,

Nous grattons la térre autour des laitues tremblantes,

Nous balayons des rues la boue, les immondices,

Nous taillons le brocart des robes élégantes,

Nous détachons le lard sur le ventre du porc

Et nous fondons la graisse et nous gavons les oies.

Lorsque le soir descend, flottant comme un décor,

Nous touchons un salaire et jamais notre part de joie.

 

Nous avons beau dresser des murs et des maisons,

Construire la casern íe ou gít notre destin,

Notre fils ne verra ses jeux de construction

Que dans la rue, á la vitre du magasin.

La fille a-t-elle envie de robes de poupée

- Puisque nous tissons tant de laines et de soies ! —

Son désir restera sur ses lévres serrées.

Nous touchons un salaire et jamais notre part de joie.

 

Sans reláche devant nos yeux les courroies dansent,

Nous usinons des roues et nous posons des rails

Sur terre ou en dessous, creusant sable ou rocaille,

Nous plantons de nos mains Farbre du monde immense,

Nous récoltons le grain, mais le blé, notre gloire,

C'est au feu qu'on le jette, á la mer qu'on le noie,

Si bien que notre peine apparait dérisoire.

Nous touchons un salaire et jamais notre part de joie.

 

Les patates poussent bien,pourvu gue sans cesse

On les soigne,et tant is si cet effort nous broié

Le coeur :ce n'est pas lá gue le harnais nous blesse :

Nous touchons un salaire et jamais notre part de joie.

 

1934.


DU PROFIT DES CAPITALISTES (A TŐKÉSEK HASZNÁRÓL)

 

Sous le gaz bleu, pétris du pain,

Sue á cuire des briques rouges,

Que ta pioche écorche ta main,

Vends-toi tant que ta jupe bouge,

Boise une galerié et geins,

Au marché traine des sacs pleins,

Aie un métier, sois fantaisiste —

Le profit aux capitalistes.

 

Ramasse, accroupi, des oignons,

Ou rince la soie dans l'essence,

Égorge le chevreau mignon,

Coupe des pantalons de danse,

Travaille et ne sois pas grognon.

Si l'on te chasse, adieu pognon,

Vole, mendie, l'ordre te piste —

Le profit aux capitalistes.

 

Fais des poémes de réveur,

Fabrique du saucisson d'Arles,

Cueille des simples, sois mineur,

Tiens des livres, jamais n'en parle,

Porté casquette de livreur,

Vis á Buda ou Vaucouleurs,

En quoi que ta paye consiste —

Le profit aux capitalistes.

 

Prolétaire,pourguoi j'insiste ?

Le cavair net' engraisse pas !

Tant gue leur régne durera-

Le profit aux capitalistes.

 

1932.


CHOEUR DES OUVRIERS

(MUNKÁSOK KÓRUSA)

Aux syndicats du monde

 

Le réveil n'a pas connaissance,

Dans sa stridence,

Du salaire de l'ouvrier,

Qui s'épuise et qu'on fait plier,

Ni du sang versé par les femmes généreuses.

 

Qu'avons-nous ? Nos deux mains calleuses...

Et nos enfants!

Nous soulevons par tous les temps

Les sacs pesants, les lourdes briques.

Et nos sueurs sont bénéfiques

A nos ennemis odieux.

 

Nous frappons le métal ferreux.

Son cceur s'ébréche

Si, le frappant d'un geste réche,

On tait ce que les travailleurs

Ne peuvent dire par les pleurs.

 

L'avenir nait de notre peine,

De notre chaine.

Notre laborieuse ardeur,

Notre interminable labeur,

Nous vaut une maigre pitance.

Justice, efface cette offense!

 

Pour nous sauver, ni mitraillettes

Ni temples. A la sauvette

Nous mourons six fois la semaine.

Honte mérne a notre déveine :

Désunis, nous nous chamaillons,

Puis nous crevons, puis notis crevons !

  

1928.


LA FUOLE

(TÖMEG)

 

« Du travail et dn pain !

Dn travail et du paiu ! »

La l'oule. la í'oule déferle.

Des pionvs jaillissent de ses poings.

Mouches folles gui se disputent.

Rochers en parcelles menues étincelles.

 

Comme  I'on en  quand. snr la cervelle.

()n n pris un coup et gue on en revient...

 

La foule

Est une immense foret qui s'écoule.

Si elle s'arrete. le sang jaillit de ses racines.

Ses pieds. ses miains sont des terres fertiles.

Son pain ? des montagnes !Plus   de cent mille !

Ce qn oll.e boit ferait tottt le broullard du monde !

Mais le brouillard peut bien envelopper les monts :

La foule. elle. manqne de pain

 

Comme  la pate de ee pain. elle est roulée.

Pétrie et ballortée.

La foule!

Cellule-mére qui se boursoufle.

Elle déploie ses tentacules

Et eomme 1 amibe se dédouble.

Absorbant dautres molécules.

 

Monde, oh monde. la foule va t engloutir.

Ses raeines erachent des nuées.

Ses dents inai plantées. caríées.

Ce sont les bátisses lépreuses.

Elle s'agite. elle allonge sa main miséreuse

Vers les granges. les uisines.

Vers les blés que fon entasse.

Vers la journée de sept heures.

Vers et

Et. dans les plaines désertigues.

Vers leau jaillissante et sa fraícheiur.

 

Mes peres qui suez et gui courbez la téte.

Mes douces filles maigrelettes.

C’est  la foule...

Autour d'elle les bouches de fer de la patrouille...

La paille aussi voudrait entrainer le fleuve. Elle se croit forte.

 

Mais c1est liu gui la saisit et gue I'emporte

Entrainant de meme en son flot

Bancs,voitures cageots

Et les vasgues et les chevaux

Et I'épée tirée du fourreau...

 

Oh !

Contre le foule rien ne vaut :

Maudire ou marchander lesilence ou les mots..

Ceux-la

Sont la batisse et les batisseurs á la fois

En bas les fondations et en haut le toit

Les manoeuvers et ceux gui tracent les schémas

 

Vivent les ouvriers et les paysans !

De I' astuce bourgeiose ils déjaoueront les plans !

Des millious de pieds le mettront sur le flanc !

Ohé,la foulé !En avant !En avant !

 

1930.


CHAGRIN

(BÁNAT)

                                                                      

Je suis donc venu jusqu'ici, dans la foret.

Un vént léger, un flottement. Les feuilles bruissent

Comme des tracts. Cependant la terre se tait,

                                                                                      

Pése. Ce sont des bras, les branches qui se tendent.

« Tout le pouvoir... » Sur ma chevelure de feuilles         

Tombe une branche morte. Elles tombent, les branches

 

On ne m'aura chassé que pour une seconde.   .  

Gronde, camarade forét ! J'en hurlerais.

On ne m'a pas chassé, pas mérne une seconde,

 

Mais j'ai subi ce cabot enragé qui mord

Je suis venu pour que le chagrin cueille ici             

Mes forces, comme les vieilles le bois mort.

 

Une larme — Une fourmi vient s'y désaltérer

Et pensive s'y voir.

Elle a bu cetté larme

Elle ne pourra plus maintenant travailler.

 

1931.


DANS CETTÉ BANLIEUE ÉNORME...

(A VÁROS PEREMÉN)

 

Dans cetté banlieue énorme oú je vis,

 Quand croulent les crépuscules,

Ailes tournoyant de chauves-souris,

Ailes douces qui circulent,

Tombe comme un puant guanó de suie

Qui lentement s'accumule.

 

Ainsi les temps noirs sur notre áme pésent

Et comme les lourdes pluies,

Loques d'eau roulant du ciel et lavant

Les toits aux toles pourries,

En vain la douleur lave en notre coeur

La laideur déjá durcie.

 

Le sang lave aussi : voilá qui nous sommes!

Peuple, espéce, neuve école...

Et nous prononcons autrement les mots,

Autrement nos cheveux collent.

Ne nous ont créés ni dieux ni raison

Mais charbon, fer et pétrole.

 

De la société sans nom, sans pitié,

Pauvre glu, on nous coula

 Dans des moules de métal dur, cruels,

Brulants et universels :

Cloués la au nom de l'humanité,

Rivés au sol éternél.

 

Aprés les soldats, prétres et bourgeois,

Nous voilá nous, les fidéles,

Des Tables de dépositaires;

Voilá pourquoi nous appelle

Le sens de chaque oeuvre humaine qui chante

En nous comme un violoncelle!

 

Depuis que naquit le monde solaire,

A travers tant de possibles,

Jamais, non, jamais on ne voulut tant

Détruire I’indestructible.

Choléra, famine, armes, fanatisme :

Tout fléau nous prit pour cible.

 

Jamais comme alors, vainqueur du futur,

Autant ne fut humilié

L'homme en chacun de nous,

par vos bons soins,

Sous le soleil irradié !

Mais d'avoir baissé nos yeux vers la terre,

Son secret s'est éveillé...

 

Et voyez combién la bonne machine

Déjá s'est ensauvagée!

S'écrasent, sans nom, les petits villages

Comme glace fracassée,

S'écroulent les murs et tonne le ciel

Quand elle éructe, grisée !

 

Qui 1'arrétera ? Est-ce le seigneur,

Par son molosse transi ?

Holá! notre enfance est bien son enfance,

Avec nous elle a grandi... Béte douce, certes...

appelez-la donc :

Son nom, nous l'avons appris !

 

Et nous vous voyons bientot á genoux

Avec votre áme avilie,

Préts á adorer cetté mécanique

De votre travail pétrie

Mais qui n'arrive á aimer, á servir

Que la main qui I’a nourrie.

 

Nous sommes lá tous, soupgonneux, ensemble

Nous enfants de la matiére :

Gonflez-nous d'esprit! Nos coeurs sont á qui

Nous fait Fámé plus altiére.

Celui, seul, sera riche de puissance

Qu'emplira notre lumiére.

 

Haut les coeurs, vous tous! Haut sur les usines!

Seul qui, parmi les sanies

 Des cités, vit un soleil se noyer,

Qui dans la mine en folie

Sentit vibrer la térre, a ce cceur large,

Large et barbouillé de suie!

 

Debout tous ! Sur la terre partagée,

Que gémissent et chancellent,

Soufflés, culbutés, les murs, les clotures,

Que notre ciel étincelle

Et tonne et gronde en haut, hardi, hardi!

Que tout bouillonne et appelle !

 

Jusqu'á ce beau jour oú sera limpide         

Le miracle en nous vainqueur :

Celui de l'esprit qui méle en nos cceurs ,

L'infini et le fini

Et, hors de nous, puissance créatrice          :

Et sagesse de l’instinct...

 

Siffle notre chant au bord des banlieues,

Le poéte au crépuscule

Contemp|e le ciel et la suie qui tombe,         :

Ailes douces qui circulent,

Lent guanó qui sur le sol se dépose

Et partout s'accumule...

 

Poéte - et le verbe a sa bouche bruit -,

Technicien de la magié :

Écoutez-le déchiffrer I’avenir!

IL lie et délié I’obscur

Et comme vous  aux prises avec les choses

Veut rebátir I’harmonie!

 

1933.


DIS-MOI QUEL SERA LE SORT

(MONDD MIT ÉRLEL)


Dis-moi quel sera le sort de celui

Qui n'a pas mérne un manche de pioche ?

Sur son chemin le souci le poursuit,

Jamais sur sa langue un brin de brioche.

II voudrait planter des pommes de terre

Mais de terrain libre il n'est plus un pouce.

Ses cheveux s'en vont par méches entiéres,

Lui ne voit rien du destin qui le pousse.

 

Dis-moi quel sera le sort de celui

Qui n'a que cinq arpents pour ses emblaves ?

Son coq décharné racle des débris

Et seuls les soucis nichent dans sa cave.

Son joug se tait, on n'entend point ses boeufs,

Comme il n'en a point, plus de meuglements.

Seul le fond du plat fume encore un peu

Lorsqu'il fait manger son petit enfant.

 

Dis-moi quel sera le sort de celui

Gagnant pour lui seul sa vie de maudit ?

Point de fumet dans la soupe qui cuit,

Et l'épicier ne fait plus de credit.

Pour se chauffer il n'a que son vieux siége.

Un chat s'étend sur son poéle ébréché.

Avec sa clef il invente un solfége,

L'oeil amer et seul il va se coucher.

 

Dis-moi quel sera le sort de celui

Qui pour nöurrir les siens toujours travaille ?

Seule l'ainée file au ciné la nuit.

Pour un trognon, chez lui l'on se chamaille.

A laver sans fin, la femme s'éreinte,

Un relent de choux demeure en sa bouche;

Le silence écoute et les ombres bougent.

 

Dis-moi quel sera le sort de celui

Qui tout autour de la fabrique traine ?

La, des enfants posent leur front pali,

Une femme a pris sa place á la chaíne,

Par la palissade á quoi bon s'il guette,

II a beau porter cabas ou panier,

S'il dórt on le bat pour le réveiller

Et s'il maraude aussitót on I’arréte.

 

Dis-moi quel sera le sort de celui

Qui pése tout dans un mauvais papier ?

Tout á credit : le pain, le sel, les fruits.

La balance, a quoi bon la nettoyer ?

Dans la lumiére avaré, il se lamente :

Trop de loyer á payer et d'impots,

II ne gagne rien quand bien méme il tente

De majorer le pétrole un peu trop.

 

Et dis quel sera le sort de celui

Qui est poéte et qui chante inquiet ?

II court aprés les travaux de copie,

Sa femme lave á grandé eau les parquets.

Son nom ce n'est qu'un sceau sans importance,

Tels ceux qu'on voit aux produits d'entretien.

Mais s'il vit un jour íme autre existence,

Elle appartient aux temps prolétariens.

 

1932.


POÉME  DE  CIRCANSTANCE  SUR  L'ÉTAT  DU  SOCIALISME

(ALKALMI VERS A SZOCIALIZMUS ÁLLÁSÁRÓL)                          

A  IGNOTUS


1

Parmi les arbres et les fleurs,

assis sur un banc je clapote

telle une barque abandonnée.

D'un air doux, de frais arrosé,

grand silence de liberté,

je t'écoute et les yeux ouverts

d'une étrange fagon je sens

de mon corps le prolongement

dans un monde autre que le notre,

ni dans l'herbe ni dans les arbres

mais dans

 

2

En levant, coeur content, ma vue,

je vois haut, trés haut dans la nue

les cieux d'ici se dissiper.

Cigognes au long vol planant...

ainsi m'ont tout l'air de descendre

tes mots, vieil ami aux cheveux de cendre :

comme le ciel je les accueille en souriant.

 

3

Ton angoisse n'est pas mienne;

toutefois je la comprends

et j'écarte le silence

pour qu'á ton tour tu comprennes

que l'áge te poussant á déplorer,

tout comme je pourrais le fairé,

c'est le travail, la liberté,

l'oeuvre huniamé que tu enterres,

et cet invisible foulé aux pieds

par les vils servants du pouvoir visible.

 

4

Si le boisage en la mine s'écroule,

les galeries néanmoins sauvegardent

le trésor flamboyant:

tant que les mineurs répondront présent,

tant que leurs braves cceurs battront,

les galeries se rouvriront.

 

5

Le corps laborieux, I’ esprit créateur,

dis-moi comment ils pourraient s'affronter ?

L'esprit cherche sa paix en trouvant sa raison,

mais ne peut étre en paix qu'á Funisson du coeur,

car lorsque la raison tarde á les dénouer,

les sentiments entrent en convulsion.

Affectueuse erreur : je crois que les années

s'accumulant vont te blesser. II serait sage,

toi avec moi, d'avoir les yeux sur le filet

que le vént va bientőt nouer dans les feuillages.

 

6

L'air tisse désormais une robe de chambre

pour y loger son corps subtil.

C'est un peigne sur le nuage que ce crépuscule!

Ensemble nous sommes assis

comme une maitresse et son fils.

Vaste pelouse en son pelage

germe partout I' obscurité.

 

Vois le balancement cotonneux des feullages

Complices de I'opacité…

 

De la prime étoile tous deux nous attendons

Gue deviennent visibles

les vibrations.

 

1934


CHANT DE PROLÉTAIRE

 

Sur les eaux fraíches et immenses

Les continents nagent en silence

Parapamm paramm papamm

Les continents nagent en silence

 

On a des pots et des choux ronds

nous vivons sales et nous mourons

Parapamm paramm papamm

Nous vivons sales et nous mourons

 

Pourquoi pleures-tu, pourquoi ?

Je réve une chemise neuv' sur toi

Parapamm paramm papamm

le réve une chemise neuv' sur toi

 

II n'a de deuil,

il tue, il vainc Dont seul le Parti prend soin

Parapamm paramm papamm

Dont seul le Parti prend soin.

 

1927.


CCEUR PUR (TISZTA  SZIVVEL)

 

Je n'ai ni pere, ni mére,

Pas de pattié, pas de Dieu,

Berceau ni linceul sur terre,

Maitresse, baisers, ni feu.

 

Trois jours pleins que je ne mange

Ni beaucoup, ni moins, mais rien.

Mes vingt ans, je les échange,

Ma puissance, tout mon bien.

 

Qui donc les prendra ? Personne.

Mais le diable les voudra.

Le coeur pur et l'ame bonne,

Voler, tuer, pourquoi pas ?

 

On va venir et me prendre,

Me mettre en sol saint et clos,

Fatale, une herbe va prendre

Force dans mon coeur si beau...

 

1925.


OUVRIERS (MUNKÁSOK)

 

Tournant, virevoltant, les gens du capital

 Ont fait claquer leurs crocs qui déchirent le monde.

Ils dévorent la douce Asie, I’Afrique hirsute,

Abattent les hameaux comme des nids d'oiseaux.

La mer, salive immense! On produit, on s'empiffre.

Bouche du capital: elle est béante et jaune;

Sur les petits pays se terrant, son haleine

Se répand. Un puant nuage nous recouvre.

 

Des molaires mastiquent ces coriaces faubourgs

Oú la mine exhale un atroce vent de fer.

Machines trépidant et chaines bourdonnantes

Se plaignent, et gémissent les planches des caisses,

Et les transformateurs, dans leurs piaillements aigres,

Des métalliques dynamos tétent les seins.

C'est Iá que nous vivons, les femmes, les enfants

Et les agitateurs, unissant nos destins.

 

La nous vivons. Nos nerfs sont des filets tremblants

Oú  les poissons glissants du passé se débattent.

Prix de la force du travail, notre salaire

Quand nous rentrons chez nous fait criailler nos poches.

Sur la table, du pain et du papier journal,

Et ce Journal écrit pour nous: vous étes libres.

Quinquet et volupté chasserom les punaises.

Pour notre honneur, lampons notre vin coupé d'eau!

 

Marchent dans le silence indics et camarades,

Et trébuche I’ivrogne, et au bordel on traíne...

La nuit se vautre et ses seins piqués d'eczéma

Débordent la chemise sale des fumées.

C'est notre vie. D'un mauvais, d'un ronflant sommeil

 Nous dormons, pareils á des bűches entassées.

 Sous notre nez le mur humide et qui s'effrite

Dessine en creux nos frontíéres nationales.

 

C'est cela la classe ouvriére, camarades.

L'a revétue de fer notre lutte de classes.

Cheminées, nous sommes debout pour qu'on le voie.

Persécutés, pour elle aussi nous nous cachons.

L'Histoire est une chaine et nous sommes dedans.

C'est de cette facon que se fera le monde.

Sur la ténébre de 1'usine, l'ouvrier

Pour l'homme élévera une étoile de fonte.

    

1931.


NUIT DU FABOURG

(KÜLVÁROSI ÉJ)

 

Dans I’arriére-cour, la lumiére

Souléve son filet sans se presser.

Comme un trou est plein d'eau dans la riviere,

Déjá notre cuisine Test dans l'obscurité.

 

Silence. Une brossé a récurer paraít se dresser

Sur ses pattes,

Et se mertre á grimper.

Au-dessus d'elle, un morceau de platre

Est perplexe : doit-il se laisser tomber ?

 

Dans ses loques d'huile toute grasse,

Sur fond de ciel, la nuit soupire et devient immobilé.

Elle s'assoit aux confins de la ville,

Puis titubant traverse une place,

Et pour éclairer allume un coin de lune.

 

Les murs d'usines

Se profilent comme des ruines,

Et déjá des ténébres plus tenaces

Au-d'elles se ramassent

En socles de siJence.

 

Par les vitres des filatures,

Les rayons de la lune descendent

En faisceaux.

Dans les salles obscures

Ce sont les fils qui se tendent

Sut les métiers á créneaux.

Et tant que le travail est arreté, jusqu'au matin,

Les machines mornes tissent sans fin

Les réves friables des fíleuses.

 

Et plus loin, cimetiére avec ses voútes;

Cimenteries, ateliers mécaniques, fonderies de minerai,

Autant de caveaux de famille qui résonnent,

Gardant tous le secret

D'une résurrection sans joie pour personne.

Un chat gratte une barriére

Et le veilleur de nuit superstitieux

Voit des feux follets, des signaux sournois.

Les dynamos comme des élytres

Brillent d'un éclat froid.

 

Un train siffle.

 

L'humide fouille 1'obscuríté

Dans les feuilles d'un arbre tombé

Et se fait lourde

La poussiére sur la route.

Dans la rue un agent, un ouvrier loquace.

Parfois, trés vite, un camarade passe,

Des tracts sous le bras,

Flaire vers l'avant comme un chien et tend comme un chat

L'oreille vers l'arriére,

Faisant un crochet á chaque réverbére.

 

La gueule du cabaret vomit une lumiére pourrie.

Les fenétres dégobillent des flaques.

A I’intérieur, une lampe hoquette et vacille.

L n seul cíient, un journalier.

Le cabaretier somnole en reniflant.

Vers le mur 1'ouvrier grince des dents,

Er son cafard fait un grand bond. .

fi pleure, il acclame la révolution.

 

Comme la fonté refroídie,

Les eaux qui résonnent sont engourdies.

Le vént court comme un chien qui vagabonde,

Sa langue pendante touche les eaux

Et les aspire á la ronde. Des paillasses,

des radeaux nagent Sur les flots de la nuit sauvage.

 

Lentrepot est une barque qui a échoué,

La fonderie une périssoire en fer,

Et le creuset voit des bébés

Rougeoyant dans ses moules ouverts :

 

Tout est lourd, tout est humide.

La moisissure a dressé la carte

Des pays d'oú la misére jamais ne s'écarte.

Et plus lóin dans les prés arides,

Sur une herbe usée, des chiffons de papier

Voudraient ramper.

fis remuent assez,

Mais n'ontpas la force de s'ébrouer.

 

Le flottement des draps douteux

Ent l'image de ton vent coílant et loqueteux, Ó nuit.

Tu te suspends au ciel comme la cretonne

Efíilochée sur sa corde et comme la tristesse monotone

Sur la vie, ó nuit.

 

Nuit des pauvres, deviens brasier,

Brúle et fume dans mon coeur chaud,

Fais couler ce que je porté d'acier,

Fais que je sois 1'enclume sans défaut,

Le marteau qui siffle sa trajectoire,

Lame rapidé de la victoire, Ó nuit.

 

La nuit est morne, lourde et sans flamme.

Je m'en vais aussi, mes fréres, dormir aprés l'effort.

Que la souffrance épargne notre áme.

Que la vermine épargne nos corps !

 

1932.


CEUX QUE L'ON A RAFLÉS

(LEBUKOTT)

 

Questionnés, torturés, malgré tout nous tenons;

Toi qui vas librement comme court la lumiére,

Pense á nous, camarade, á nous tournant en rond

Qui regardons au loin du fond de la prison.

Nos muscles sont brisés, dure est notre litiére,

Notre bouche vomit la pitance grossiére,

Car l'on a condamné tout notre étre a pourrir.

Si nous ne mourons pas, l'on nous fera périr,

Mais nous luttons toujours, les membres décharnés.

Frére, il te faut aider ceux que l'on a raflés.

 

Notre fourneau félé dans la maison s'enrhume,

Le déjeuner se fait mais devant le feu mort:

Feuilles de choux, épluchures, pauvres légumes

Aux halles ramassés sur 1'humide bitume...

La femme souffre, elle rudoie l'enfant á tort,

La voisine criaille au fond du corridor

Que nous ne lui rendrons plus jamais - ca, nul doute -,

Empruntées pour la lampe á huile, quelques gouttes.

Famine et froid : l'hiver déjá vient menacer.

Frére, il te faut aider ceux que l'on a raflés.

 

Songez á la poubelle, aux odeurs délétéres

Semant l'épidémie ainsi qu'une vapeur.

Donnez-nous du savon, de la viande, et, l'hiver,

Quelques vétements chauds pour nos corps mai couverts.

Envoyez des bouquins si mérne sans valeur :

Molles comme des rats, les nuits rongent notre áme,

La passion nous torture et nous sommes sans femmes!

Ouvrier qui es libre, adoucis nos malheurs.

Toi qui es Secours Rouge et solidarité,

Frére, il te faut aider ceux que l'on a raflés.

 

Elle est lá, Je la vois

Et cependam ellen'éclaire pas.

Obscure silhouotte

La lampe poussiéreuse est devam'enrepot..

Et telle est ,nullement satisfaite

Oui vivement elignote,alorgue tont lá-ham

Le ciel entier n'est gu une sorte

De vaste lumiére bien morte.


1930.


MANIFESTATION

(TÜNTETÉS)

 

Le sang s'est échappé de nos veines fanées.

II court dans la cité de bout en bout.

Voici venus les archanges des cheminées

D'usine exhalant des étincelles partout,

Rappelant de l'enfer deux personnes damnées

Adam, Eve. As-tu vu nos bouches vomissant

Les météores ?

Vois! ils jaillissent en fumant!

Et tous ces cris sont des rubans multicolores

Formant chignon tout a I’instant

Sur Favenir célibataire.

Tout policier, pour nous, est un doux frére.

 

Quel flot marin

Pourrait bercer un superbe navire

Avec le méme entrain

Que ces gens pleins de suie, et que la fáim déchire,

Bercent soudain

Le souffle svelte d'un enthousiasme sain!

Et quelle est la saison qui produirait sur térre

Tant d'éclatantes fleurs ?

Quel ciel protégerait, ici-bas, tous les coeurs

Avec des bras d'une force si fiére!

Quelle porté en fer ne fondrait - et tout entiére !

Sous les effets de toutes ces ardeurs ?

 

Magnifique tonnerre

Que celui de leurs pieds qui tous en méme temps

Résonnent sur le sol. De tels coups, si puissants.

Réduiraient en charbon prés et foréts ! Usines !

Du grand écho des cieux résonnent nos poitrines.

Tandis qu'avec fracas

Les vitres endeuillées

De toiles d'araignées

S'envolent en éclats

 

1924.

 

PROLÉTAIRES!

(PROLETÁROK !)

 

Aujourd'hui, je vous fais écho,

 Ma volonté, comme une tour, s'éléve,

Mon cour est vaste et plein de séve,

Quelqu'un a mis en moi l'acier sonore et beau

Du généreux amour qui jamais ne s'achéve,

Et le refus du découragement.

Quelqu'un a mis en moi les gouttes écumantes,

Bienfaisantes,

(Je le sais á présent)

Des promesses sacrées,

Hautement inspirées,

Et de l'effort amer.

Quelqu'un que n'effraie pas I’horrible meurtrissure

Du Christ offrant sa chair,

Sa béante blessure,

Et qui hurlant alléluia sur I’Homme-Dieu,

Sur la bouche flétrie,

Evanouie,

Imprima des baisers de feu.

Quelqu'un qui maintenant, a mes fréres, s'élance,

Partant de moi, poussant tel un pasteur

Des cris pieux pleins de ferveur.

II a pri son élan et l'élan est immense :

Car en lui brule, intense,

Prolétaires, mes fréres, le désir

Parmi vous d'atterir.


SOCIALISTES

(SZOCIALISTÁK)

 

A bas le capitalisme, aux travailleurs du pain et le pouvoir!

Nous pataugeons dans l'eau sale du capital. L'arme bien-aimée

sur l'aine nous bat.

Irrite, irrite-nous tous sans cesse, ah, chére arme!

Remets-nous sans cesse en mémoire qu'au hasard, sans lutte,

on ne peut emporter la victoire.

Nous allons notre pas, nous sonunes forts, nous avons des armées

de vivants et de morts.

Des   fosses de terrassiers, des caves, des mines nous arrivons

pour  tenir conseil sur la colline.

Les temps  souléve les brouillards, on voit s'éclairer la montagne. 

souléve les brouillards, le temps dont nous portons  la charge

Avec lutte et la misére qui nous gagne,

Avec  pain moisi avant que I'ouvrier entame,

Avec  patates pourries avant qu'il les mit sur la flamme,

Avec lait qui tourne avant d'emplir sa jatte,

Et la basier prostitué avant que son coeur puisse en battre,

Avex une maison qui tombe en ruine avant qu'il y pénétre, ,

Avec le vetement qui tombe en loques avant qu'il l'ait pu mettre,

Avec la liberté devenue oppression avant qu'il ait pu naitre,

Avec cigare en mégot réduit avant que lui I’allume,

Avec capital transformé en travail avant que l'apprenti devienne

compagnon

Et gu’il  frappe a coups de marteau,

Ó monde

La ou  rougir á blanc le fer chaud.

Va poéme, avec la foule élance-toi, prends part á la lutte des classes.

Va  vers le sud, toi vers l'ouest, moi vers le nord, camarade !

 

1931.


EVEIL

(ESZMÉLET)

 

1

 

Du sol, le ciel s'est écarté

et l'aube á la parole pure

fait rouler dans cette clarté

des essaims de progéniture ;

limpidité, l'air est sans brume,

y flotte la légéreté !

La nuit, des papillons feuillus

se sönt sur les branches plantés.

 

2

 

J'ai révé quelques brouillons peints

en rouge, bleu, jaune abricot ;

j'y voyais l'Ordre méme - et rien,

pas un grain n'y faisait défaut.

Ces images sombraient trop tót –

mais malgré notre ordre d'airain,

de nuit, mon soleil brille en haut,

et ma lunc, au jour, ne s'éteint.


3

 

Je suis bien maigre : un peu de pain,

voilá ma pitance ; entouré

d'ámes déchues, sans un rotin,

je cherche plus súr que les dés.

Je ne jouis pas des baisers

ni d'un roti ni d'un enfant –

nul chat ne saura attraper

la souris dehors et dedans.

 

4

 

Le monde oü tout se superpose

est comme du bois entassé

dönt les bűches, effets et causes,

se tiennent serrées et pressées,

les voici donc déterminées.

Du seul néant pousse la rose,

fleurira seul qui n'est pas né ;

tout ce qui est se décompose.

 

5


A la gare de marchandises

je me tapis au pied d'un arbre,

tel le silence ; une herbe grise

m'effleura, crudité douceátre.

Je scrutais, figé en cadavre,

l'air du gardien dönt l'ombre avide

vint des wagons muets s'abattre

sur le charbon encore humide.

 

6

 

A l'intérieur est la souffrance,

mais au-dehors est sa raison.

Ta blessure est ce monde ardent,

mais 1'áme en fiévre ta lésion.

Le rebelle resté en prison –

La liberté vient seulement

si tu te construis ta maison

sans propriétaire dedans.

 

7

 

Je regardai du fond du soir

les roues dentées du firmanent

des fils scintillants du hasard

y fut tissée la loi du temps.

Du fond de mes réves déments

je passai un nouveau regard

et vis que le dit tissu tend

á crever toujours quelque part.

 

8

 

Silence au guet - une heure tinte.

Rentre á tes débuts, rentre aux gris

murs moites en ciment qui suintent,

et t'imagine libre, ami

- me dis-je. Et, me levant, je vis

qu'au ciel, au-dessus de ma téte,

les Grands Chariots brillaient : des grilles

sur quelque cellule muette.

 

9

 

J'ai entendu le fer pleurer

et entendu rire la pluie.

J'ai vu se fendre le passé ;

les idées fixes qu'on oublie ;

sous mes fardeaux lourds, je ne puis

rien entreprendre, sauf aimer –

ó pourquoi, conscience qui luis

dois-tu étre en arme forgée ?

 

10


Est adui te seul celui qui

n'a dans le coeur aucunrarent

et sait qu'il doit rendre sa vie,

á la mórt simple supplément,

comme un objet trouvé se rend ;

celui qui jamais n'officie,

qui n'est le dieu ou révérend

ni de lui-méme ni d'autrui.

 

11

 

Le grand bonheur, le bonheur doux

pesant deux quintaux, je l'ai vu.

Sur l'herbe austére de la cour

tanguait son sourire crépu.

Dans la flaque tiéde étendu

il grogna vers moi, et le jour

caressait, hésitant, ses rudes

soies blondes - je le vois toujours.

 

12

 

C'est tout prés des rails que j'habite,

prés du va-et-vient permanent

des vitres de train commc en fuite

dans le vént nocturne, ondoyant.

Ils foncent éternellement

dans la nuit, jours qui se font suite –

Dans chacun des compartiments

c'est moi qui m'accoude et médite.

 

1934.

Curriculum vitae

 

Je suis né en 1905 á Budapest, je suis de religion orthodoxe. Mon pere — feu Áron József — s'expatria lorsque j'avais trois ans et l'Assistance Publique m'a envoyé á Öcsöd, ou je fus élévé par des paysans. C'est lá que je vécus jusqu'á l'áge de sept ans. Je travaillais comme le font en général les enfants pauvres de la campagne : je gardais les cochons. Quand j'eus sept ans, ma mére — feu Borbála Pőcze — me ramena á Budapest et m'inscrivit en seconde classe á l'école élémentaire. Ma mére lavait et faisait des ménages pour élever mes deux soeurs et moi. Elle travaillait chez les autres, y restait du matin au soir. Livré á moi-méme sans surveillance, je polissonnais, je faisais l'école buissonniére. Mais dans mon livre de lecture de troisiéme, je trouvai des histoires intéressantes sur le roi Attila et je me jetai dans la lecture.

Les contes relatifs au roi des Huns ne m'intéressaient pas seulement parce que je m'appelais moi aussi Attila, mais parce qu'á Öcsöd mes parents adoptifs m'avaient appelé Pista. Aprés conciliabule avec les voisins, que j'avais entendu, ils avaient decidé que le nom d'Attila n'existait pas. Ceci m'avait rempli de stupeur, comme si c'était mon existence mérne qu'on mettait en doute. La découverte des histoires du roi Attila eut, je crois, une influence décisive sur mon orientation et, en fin de compte, c'est peut-étre i cela que je dois de m'étre tourné vers la littérature, d'avoir appris á réfléchir, d'étre devenu un homme qui écoute l'opinion des autres, mais la passe au crible de sa propre expérience ; un homme qui répond quand on l'appelle Pista, avant d'avoir vérifié ce qu'il pensait au fond de lui-méme, á savoir qu'il s'appelait Attila.J'avais neuf ans quand la guerre mondiale éclata. Notre sort empira sans cesse. Je faisais la queue devant les magasins. Parfois je prenais mon tour á l'épicerie á neuf heures du soir,et a sept heures trente du matin, quand mon tour arrivait, on me riait au nez en me disant qu'il n'y avait plus de graisse.J'aidais ma mére comme je pouvais. Je vendais de l'eau au cinéma Világ .Je volais du bois et du charbon á la gare de Ferencváros, pour nous chauffer. Je confectionnais des jouets en papier de couleur et les vendais aux enfants plus riches que moi. Je portais des paniers, des paquets aux halles, etc.

Pendant l'été de 1918, je passai des vacances á Abbázia gráce á l'Action Royale pour les Vacances des Enfants. A cetté époque, ma mére était déjá maiadé, elle avait un fibrome et je me présentais moi-méme á l'Assistance Publique : c'est ainsi que je partis pour un court séjour á Monor. Revenu á Budapest, je vendis des journaux, je fis le commerce des timbres, puis des billets bleus et blancs, comme un banquier en herbe. Pendant l'occupation roumaine, je vendis du pain au café Emke. Entre-temps — aprés avoir terminé mes cinq classes d'école primaire — j'allai au Cours Complémentaire.

A de 1919, ma mére mourut et l'Office des Orphelins me choisit pour tuteur mon beau-frére, le docteur Ödön Makai, qui vient de mourir. Pendant un printemps et un été, je travaillai á bord des péniches Vihar, Török et Tatár de la compagnie de navigation Atlantica. Puis, sans avoir fréquenté les cours, je passai l'examen de quatriéme du Cours Complémentaire et je fus recu. Aprés quoi mon tuteur et le Dr Sándor Giesswein m'envoyérent au séminaire des Fréres Salésiens á Nyergesújfalu. Je n'y restai que quinze jours en tout, étant orthodoxe et non pas cathclique. De Iá, je fus envoyé á Makó, au collége Demke ou je ne tardai pas á obtenir une place gratuite. En été, j'enseignai á Mezőhegyes pour le vivre et le couvert. Je terminai la sixiéme classe de lycée avec la mention T. B. Et cependant, en raison de troubles occasionnés par la puberté, j'avais tente á plusieurs reprises de me suicider. II est vrai que je n'avais alors, comme précédemment, personne auprés de moi pour me guider par ses conseils amicaux. C'est á la merne époque que parurent mes premiers vers, la revue Nyugat publia des poémes que j'avais écrit á l'age de dix-sept ans. On me considéra comme un enfant prodigue, je n'étais pourtant qu'un orphelin. Lorsque j'eus terminé la classe de sixiéme, je quittai le lycée et Pinternat, car, dans mon isolement, je me sentais désceuvré : je n'étudiais pas, car je savais la lecpn aussitot que le professeur I'avait expliquée, mon certificat et la mention T. B. en font d'ailleurs foi. Je travaillai á Kiszombor comme ouvrier agricole, journalier, puis je fus engagé comme précepteur. Sur le conseil de deux de mes professeurs, qui avaient de l'affection pour moi, je décidai quand mérne de me présenter au baccalauréat. Je passai á la fois l'examen de septiéme et de huitiéme et ainsi je terminai un an plus tot que mes anciens condisciples. Cependant je n'avais eu que trois mois pour étudier et c'est pourquoi je passai l'examen de septiéme avec de bons résultats, mais celui de hitiéme avec un résultat médiocre. Mon livret de baccalauréat présente de meilleures notes que celui de hitiéme. En hongrois et en histoire seulement j'obtins un passable. A cetté époque déjá, on me poursuivit pour avoir blasphémé le nom de Dieu dans un poéme : m'acquitta. Aprés avoir été quelque temps représentant en librairie á Budapest, ju fus, á l'époque de l'inflation, employé par la banque Mauthner.Aprés l'introduction du systéme Hintz on me mit á la comptabilité et, peu de temps aprés, a la grandé irritation de mes collégues plus agés, je fus chargé de controler les valeurs qu'on avait le droit d'émettre les jours de paiement.Ma volonté de travail fut un peu entamée par le fait que lesdits collégues se déchargeaient sur moi d'une partié de leur propre travail, que j'avais ainsi á fairé en plus du mien.Par ailleurs, ils ne manquaient pas de me taquiner pour mes poémes qui paraissaient dans la presse. « Quand j'avais votre age, moi aussi j'écrivais des vers», disaient-ils. Plus tard la banque fit faillite.

Je décidai que finalement je serais écrivain et que je tacherais de trouver quelque occupation bourgeoise en rapport étroit avec la littérature. Je m'inscrivis á des Lettres de Szeged pour le hongrois, le franc.ais et la philosophie. Je m'inscrivis pour cinquantedeux heures de cours par semaine et, á la fin du semestre, je passti un examen avec mention T. B. Je payais mon logement avec les honoraires de mes poémes.

J'avais été trés fier que mon professeur Lajos Dézsi me jugeat apte á entreprendre des études indépendantes. Mais je fus découragé définitivement lorsque le professeur Antal Horger chez qui je devais passer l'examen de linguistique hongroise me déclara devant deux témoins — aujourd'hui encore je sais leurs noms, ils sont professeurs — que, lui vivant, je ne deviendrais jamais professeur de lycée. « Car, me dit-il en me mettant sous le nez un exemplaire du Journal Szeged, á un homme qui écrit de telles choses, nous ne saurions confier l'éducation des générations futures.» On parle souvent de l'ironie du sort et c'en fut vraiment une, car le poéme incriminé Coeur pur devint vite célébre. On lui consacra sept articles.

Lajos Hatvány a déclaré á plusieurs reprises « pour l'instruction des temps á venir» que c'était Iá le témoignage de toute la génération d'aprés-guerre. Ignotus, lui, caressait, dorlotait, bercaít, murmurait ce merveilleux pohme, ainsi qu'il écrivit dans la revue Nyugat et, dans son Art poétique, il le donna comme modéle de la poésie nouvelle.L'année suivante — j'avais alors vingt ans — je me rendis á Vienne et m'inscrivis á l'Université. Pour vivre, je vendis des journaux á l'entrée de et je fis le ménage dans les locaux de l'Académie

 Hongroise de Vienne. Lorsqu'il l'apprit, le directeur Antal Lábán voulut fairé cesser cela. II me fit donner des repas au Collegium Hungaricum et me procura des éléves : les deux fils du directeur général de , Zoltán Hajdú. De Vienne oú je campais dans la misére (je n'avais pas couché dans des draps durant quatre mois), je devins sans transition l'hote du cháteau Hatvány, puis la maítresse de maison, Mme Albert Hirsch, m'ayant fourni les fonds, je partis pour Paris á la fin de l'été. La, je m'inscrivis á passai l'été suivant sur la cőte du midi de , dans un village de pécheurs.Ensuite je revins á Pest. Je suivis pendant deux semestres les cours de de Budapest ; je ne passai pourtant pas mes examens de professorat car, évoquant la menace d'Antal Horger, j'étais persuadé que de toutes facons je n'obtiendrais pas de poste. L'lnstitut du Commerce Extérieur m'employa alors, des sa création, á des travaux de correspondance en hongrois et en franc,ais. Mon ancien directeur général, M. Sándor Kóródi, est prét, je crois, á fournir des références á mon sujet. A cette époque, cependant, le sort me frappa si inopinément que, tout endurci que je fusse, je ne le supportai pas. On m'envoya d'abord dans un sanatorium, puis on me mit en congé de maladie, pour cause de neurasthénie. Je quittai mon bureau, comprenant que je ne pouvais rester á la charge d'une institution aussi jeune. Depuis, je vis de ce que j'écris. je suis rédacteur á la revue littéraire et critique Szép Szó.

En dehors de ma langue maternelle, le hongrois, j'écris et je Iis le francais et l'allemand, je peux correspondre en hongrois et en francais, je tape parfaitement á la machine. J'ai appris également la sténographie : un mois d'exercice suffirait á rafraíchir mes connaissances. J'ai quelque compétence en matiére d'imprimerie de presse. Je sais composer selon les régles. Je me considére comme un homme d'honneur, je crois avoir l'intelligence rapide et de l'endurance au travail.

 

1937.


Littérature et socialisme

Quelques éléments de la philosophie de l'art

(Extraits)

 

 Qu'est-ce que l'art ? Ayant ainsi formulé le probléme qui nous interessé, nous venons de le séparer de toutes les maniéres possibles de le poser á la facon bourgeoise, car, bien entendu, les philosophes bourgeois se le sönt, eux aussi, be! et bien posé. Mais ces derniers l'ont fait dans un autre sens, le résultat en étant I’escamotage de son contenu dialectique. D'ou une infinité de sottises réunies sous cetté dénomination callective d'esthétique. Et ce n'est pas aux innombrables inepties et aux boniments bourgeois dont fourmillent les ismes d'un passé tout récent que nous pensons, niaiseries, aux termes desquelles trés souvent toute signification a été déniée aux mots, ces esthéticiens bourgeois se souciant peu du fait que, justement, ceux-ci sont les seuls á posséder un sens immédiat et non seulement un sens téléologique (posé dans la finalité), comme, par ex., celui d'un outil ; un sens immédiat et non seulement métaphysique, comme, p. ex., celui de la vie. Non, ce n'est pas á des balivernes de cetté sorté qu'il faut penser ; il suffit d'envisager de plus prés les grands systémes esthétiques. La plupart de ces derniers versent dans le psychologisme, expliquant l'art par l'ame, alors que, tout au plus, les créations artistiques pourraient expliquer celle-ci. Certes ; mais, dans ce cas, comment serons-nous éclairés sur l'essence de la création artistique ? II est bien significatif qu'on n'a cessé de confondre le beau avec l'artistique, deux concepts qui n'ont absolument rien de commun. En effet, les choses les plus différentes et les plusdiverses peuventétre belles : saulaies silencieuses ; jeunes filles, grandesou petites ; chevaux ; une exposition de livres ; un match de football. Car tout ce qui se présente sous une forme quelconque nous plait ou ne nous plait pas. Par conséquent, une oeuvre, une création artistique, plait ou ne plait pas, pareille en cela á toute autre chose ; en d'autres termes, la théorie du beau nous éloigne précisément le plus de ce que nous voudrions cerner : qu'est-ce que l'art ? On a également cherché l'explication de l'art dans le vécu et dans la sensation, alors que tout ce que l'on éprouve ne serait-ce qu'une constipation, provoque des sensations, constitue une expérience vécue. Cette esthétique «affective» est particuliérement stupéfiante. En effet, elle essaie de dégager l'essence de la création artistique des sentiments accompagnant nécessairement la vue de cette derniere, tentative tout aussi sotte que de vouloir expliquer, par exemple, l'essence de l'équation du deuxiéme degré á partir des sentiments et des expériences vécues qui accompagnent nécessairement sa conception. Celui qui a concu la théorie de l'équation du deuxiéme degré a certainement éprouvé un sentiment de satisfaction, rempli d'aise á la vue de la solution trouvée, comme aussi l'enfant est certainement heureux á l'école — pour nous en tenir á cet exemple — lorsqu'il résout correctement une telle équation. Mais se trouve-t-il un mathématicien assez stupidé pour vouloir fairé comprendre l'essence de l'équation du deuxiéme degré en prétendant que le but de celle-ci est de procurer á l'enfant un sentiment de plaisir?

On a dit aussi, a propos de la littérature et de l'art, qu'ils sont le développement d'un sentiment. Les conceptions de philosophes soi-disant sérieux en tombent également d'accord. Pourtant, l'art différe de l'expression du sentiment au moins autant que les pleurs et l'éternuement différent des pleurs et de l'éternuement de l'acteur sur la scéne. Les pleurs sont, en effet, l'expression d'un sentiment, tandis que les larmes artificielles de l'acteur le sont d'un sentiment théátral. Or, le sentiment théátral l'est justement parce qu'il n'est pas vrai. Et n'étant pas vrai, il n'est pas un véritable sentiment. Bien sur, un tel pourrait, en se creusant la tété, expliquer que les pleurs sont une expression affective immédiate, tandis que les pleurs théátraux sont médiats. Soit. Mais dans ce cas, lorsqu'il pleure sur la scéne, cela ne signifie aucunement que l'acteur ait un chagrin, car, autrement, il s'agirait d'une expression affective immédiate. Voire, lorsque l'acteur réussit á bien jouer l'affligé, il s'en réjouit, il est fier de lui-méme. Aussi ne s'agit-il point, dans son cas, de l'expression d'un sentiment. Au contraire, le chagrin, le sentiment, sont la une forme, c'est-a-dire un élément formel, servant a exprimer quelque chose de différent.

 

Le chaos qui entoure l'art apparaít surtout totál si nous envisageons les théories appliquées, c'est-á-dire la critique. La táche principale et l'objectif du critique consisteraient á établir si tel poéme ou tel tableau relévent réellement de la création artistique. Or, selon ces esthétiques bourgeoises prises au pied de la lettre, toute critique devrait se résumer par une seule phrase. Celle-ci contiendrait soit l'affirmation que l'ceuvre analysée est effectivement une oeuvre d'art : elle me plait ; soit l'affirmation contraire, á savoir qu'elle ne l'est pas : elle ne me platt point. Et ces sortes de critiques n'ont vraiment aucun sens hormis cela, car ceux qui les écrivent parlent, en réalité, non de l'oeuvre mais du talent et de l'ame de l'artiste.

 

... Et on nous rebat les oreilles de la maniére dont le poéte voit le monde, alors que le monde ne peut étre vu que de deux maniéres : en bien ou en mal. Tel poéme, etc, leur plait, pendant qu'ils en analysent le « contenu». Ce qui prouve seulement, unefois de plus, qu'ils n'ont pas la moindre idée de la relation dialectique de la forme et du contenu.

J'ai dit : relation dialectique de la forme et du contenu, indiquant par lá que c'est á partir du contenu que nous comprenons la forme, de mérne que nous comprenons le con tenu á partir de la forme. Précisons que tout ce que nous énoncons est forme. Car la forme est l'activité qui se déroule dans la vision, tandis que le contenu est la signification que la forme,

nécessaire a la vision, propose, par la voie de la vision mérne, a l'intellect.Ainsi, la qualité de la forme est définie par le contenu. En d'autres termes, la forme a une quaité double: elle est déterminée par le contenu qui la remplit, et est en mérne temps déterminée — re-déterminée  en contenu par notre vision.                     

 

... Comme exemples, nous choisirons une phrase simple, puis un poéme, ensuite un roman volumineux.

La phrase est la suivante: ai faim.

Si je la prononce á la maison, á l'heure du déjeuner, elle signifie, á travers la vision, pour l'intellect: «Quand déjeunerons-nous enfin ?» Prononcée par un mendiant, dans la rue, son contenu sera quelque chose comme : « Donnez-moi quelques fillérs !» Ainsi, dans les deux cas, cetté phrase se rangé par son contenu, en iont que forme et style, dans la catégorie de la forme et du style du langage courant.

Par contre, lorsque j'insére cetté mérne phrase : «J'ai faim», dans un poéme, elle ne signifie plus du tout :« Pourquoi ne servez-vous pas le déjeuner ?», ni, non plus : « Quelques fillérs seulement, je vous en supplie humblement!» Car (outre le contenu symbolique voulant dire que je ne suls pas content de ce monde), dans le poéme, elle contíent ce message, cetté signification réelle, qu'il existe le phénoméne« d'avoir faim», et que ce phénoméne ainsi que sa seule existence comportent une importance sociale. Sinon pour autre chose, du moins parce qu'au cas ou cetté phrase : «J'ai faim», n'aurait pas une signification pour tout le monde — en faisant abstraction du fait que j'aie ou que je n'aie pas faim, elle serait vide de sens du point de vue social — personne, en effet, n'y préterait attention. Car á quoi servirait-il de porter, par l'intermédiaire de la presse, etc, á la connaissance d'un terrassier inconnu de Szeged, le fait que j'ai faim, puisqu'il ne l'apprendrait, dans le meilleur des cas, que quelques années plus tárd. Par ailleurs, si j'ai faim avant le déjeuner, cela n'est ni artistique ni intéressant. C'est-á-dire, c'est socialement inintéressant. Par conséquent, tout ce que je mets dans mon poéme doit avoir une importance sociale et universelle, un sens social. En d'autres termes, le contenu de la forme artistique est universel et social.

                                                                               

Comment prend forme l'oeuvre ? L'action artistique — appelons-la inspiration — divise tout d'abord la réalité en deux parties, en optant pour celle á partir de laquelle elle crée l'oeuvre. II ne s'agit naturellement pas qu'elle accumule un tas de mots dans l'intention d'en tirer un poéme. Non ; mais gráce á leur interdépendance, quelques vers du poéme déterminent a priori les autres, c'est-á-dire que chaque point de l'univers de l'ceuvre est en quelque sorté un point d'appui d'Archiméde. Et ayant accepté les vers en question, l'artiste aura opté théoriquement pour une partié de la réalité, ce qu'atteste la création de toute oeuvre digne de ce nom. Par ces éléments de réalité ainsi choisis, l'inspiration — l'action artistique — masque devant notre vision tous les autres éléments rejetés. Désormais, il est clair que l'inspiration fixe la partié choisie de la réalité. II est également certain que la réalité fíxée par l'inspiration ne constitue qu'une partié seulement de la réalité. La question est de savoir ce qui se passe avec cetté partié — fixée — de la réalité.

Lorsque nous pénétrons dans la réalité fixée par l'inspiration — dans l'oeuvre — et lorsque nous livrons a son charme artistique, les autres éléments de cetté réalité, exclus, perdent leur existence, la forme de leur étre. lls n'agissent plus, n'existant plus désormais pour notre vision. L'inspiration saisit donc certains éléments de la réalité, les posant entre les autres et notre vision, masquant le resté comme la pleine lune cache devant nos yeux le soleil lors de l'éclipse. En d'autres termes: elle accroít les éléments choisis en leur conférant,pour la vision, la dimension de la réalité entiére.      

Certes; cependant, la partié de la réalité choisie, fixée et érigée en réalité entiére posséde aussi des parties ! Mais, si nous considérons l'oeuvre de l'intérieur, nous découvrons que les éléments de la partié de la réalité devenue ainsi une realité entiére — donc artistique — perdent, eux aussi, leur existence autonome, n'agissant plus désormais séparément, mais seulement avec ensemble ; en effet, dans les éléments d'une oeuvre digne de ce nom ne survit plus que ce qui est commun á tous. Ainsi, /'oeuvre se présente a notre vision comme un tout, homogéne, sans parties. De sorté que, la création terminée, la vision peut enfin se reposer.

Une oeuvre d'art l'est jusque dans ses plus petits éléments, de mérne que l'élément le plus petit d'une dissertation, qui, en derniére analyse, est une notion unique, constitue lui-méme une notion. Mais cela veut dire que le mot pris en lui-meme est une oeuvre, étant donné qu'il en constitue l'élément le plus petit. Cependant, le mot est en mérne temps vision, tandis que — comme il ressort de nos développements précédents — l'oeuvre d'art ne l'est pas. Comment cela est-il possible ? C'est qu'en derniére analyse, le mot n'est vision que comme mot utilisé, donc, comme mot existant. Songeons á la double qualité de la forme ! La solution nous en sera fournie par cette reflexión : si le mot est une oeuvre d'art, le mot existant, utilisé, ne l'étant pas, il s'ensuit avec évidence que c'est le mot non encore existant qui est une oeuvre artistique. Comme nous parlons á la fois de « non-existant» et de « mot», il faut comprendre: «mot en devenir». En d'autres termes : le mot est vision dans l'usage, et ceuvre d'art dans le procés de son devenir. Ainsi, dans l'oeuvre, le mot joue le role de son propre devenir. Et cela de maniére á ce qu'il naisse en méme temps que les autres mots contenus dans le poéme. Par conséquent, le poéme peut étre concu comme un seul mot en devenir, le nom en devenir du groupe de choses qu'il fond dans une unité indissoluble et en un tout perceptif supréme.

 

1931.                                                           


LETTRES HONGROISES

 

Les nouvelle poésie hongroise. —  Disparition presque totale de aeadémique.  — Le  groupe  de  Nyugat.  —  Les  poétes  du at. — Les indépendants. — La nouvelle école populaire. — Les — Les poétes des minoritás hongroises.

Panni les poétes de tendance analogue, citons Attila József, poémes présentent un mélange souvent heureux d'inspiration et populaires d'une part et d'idéologie marxiste de l'autre. Ses iers recueils, Abats le capital et ne pleure pas et Nuit defaubourg, trent en pleine possession de son talent, un talent ápre et ux, qui excelle aussi dans la traduction, comme celle par exemple  de Villon. [. .. ]

 

Mercure de France 1933 ápr.1.

Francois Gachot

Attila József-Jolán József Correspondance


Paris, le 13. janv. 1927.


Ma Lucie,

Apprendre, apprendre toujours, c'est, évidemment pour les hommes qui veulent fairé une grandé vie, mener grand train, et qui les font méme — en imagination. Dormir bien, manger bien — voici deux choses que je désire pour vous. Je me réveille ayant un réveille-matin, toujours á six heures et demi sans pouvoir m'endormir avant deux ou trois heures: Mais gu’ il  faut  et parce que   je le veux bien: encore deux mois et vient le printemps. Et voilá tout.

J'ai recu les schillings que tu m'as envoyés et pour cetté raison je m'engraissai deux kilos. Alors, jusqu'á ce moment je pése cinquante-six kilos, tout nu, — y compris - hélas - les idées dont la valeur ne vaut pas une centimé. Encore j 'intercale que je suis l'homme le plus joyeux qui ne dórt jamais. C'est á cause de cela qu'on murmure - vers minuít - des vers propres: Dors,un arbre vieux et fatigué s'envola et se reposa sur le nuage le plus aisé... Mais passons ca. Je voudrais bien savoir le temps fixé quand tu m'envoies -toujours - de l'argent. Je paie le loyer le 19. par mois. - J'habiterai seul de ce moment dans l'hotel méme, une autre chambre c'est-á-dire chambrette. II y a encore une nouvelle.

Le nouveau L'esprit nouveau qui vient paraitre communiquera, le février, mes cinq-six poémes que nous - moi-méme et M. Seuphor le redacteur - avons traduits en francais - aprés que je les avais traduits il a perfectionné le rithme et le langage et maintenant aussi, il perfectionné les suivis: Együgyü ének (étant paru au "Jel"); Aludj; Anyám a mosásban gyászkoszorú; Tiszta szívvel. A cause de cela mérne je n'écrivais pas une lettre á vous: je voulais le fairé aprés qu'étre paru, que je vaille une joie á vous. Mais, je crois, ca ne fait rien. Et maintenant, écoute, pupák!

Moi-méme j'écrivis un poéme nouveau - en frangais, qui se fera paraítre dans l'Humanité. Je l'envoie ci-joint á toi.

Comment ca va chez vous? Mle Etus pourrait m'écrire. Messieurs et dames, agréez mes civilités les plus empressées et les mots de mes sentiments les plus profonds!

Je vous embrasse

A

Le deuxiéme semestre D I'Université commencera á la fin de ce mosis. L'Insription aussi.

Jusgue' Ici,je ai pas le paguet.

Tous á vous.

A

Le poéme ci-joinz ne se fera paraitre dans L’ Humanité mais dans le Charté,le reducteur en chef est Barbus.(!)



Attila József-Jolán József

Paris le 22 janv. 1927.

 

Ma Lucie,

 

Ayant recu ta lettre et les 80 P voici j'écris tout de suite que tu puisses croire et savoir d'étre ayant une pincéé de francais de moi depuis deux mois. Et par cetté lettre j'espére d'y avoir une (qu'il y aura) une folle félicité plus licitée comme ici tes si précitées expressions.

Je ne fais plus de poémes que par échappées. Á cause de méme je ne peux pas en envoyer; peut-étre ira ca, plus tárd. - II m'y a une alternative impossible: si opter le bolchévisme ou la poésie mais aucun en entier.

Maintenant dans les États de la bourgeoisie l'on ne puit vivre (c'est-á-dire s'employer á la raison á l'évolution de l'Humanité composée d'individus ayants de lois collectives en organisation de l'un pour les autres dite l'un par les autres) alors l'on ne peut que se sou-mettre au hasard institutivement construit. II fait qui veut. Mais il ne fait pas de poémes, il lui faut créer une possibilité de fairé de poémes, et surtout il faut avoir la possibilité de se fairé possible á recevoir les possibilités plus hautes qui sont aussi pour lui-méme. (Si tu pourrais comprendre ce-ci y compris le styl j'aurais un folle félicité plus licitée etc.)

J'ai vu, hier, a la rue, une femme effroyablement salope qui voulait vendre des fleures. Si elle aurait demandé quelcunques sous sans vente de fleures tout le monde aurait lui en donnés. Donc j'ai apercu que l'on ne peut pas avoir une aptitude de reception indifférente pour quelcunque salope: incurieusement l'on l'a pour des belles choses. Voici quand l'on décide de telles choses sympathiques ou insympathiques á point de vue financiére autant qu'il le fait ainsi en choses pour lui incurieuses et indifférentes (c'est-á-dire non-primai-rement curieuses) dont la poésie aussi appartient.

Je récrirai quand j'aurai decidé.

 

Je vous embresse

A

 

P. S. M. Gál est arrivé. II me faut remercier M. Liebmann du paquet quoique je ne pourrai pas partir pour avec si beaucoup de paquets qui mémes sont sans salami.

Jusqu'á ce moment je n'étaispas encore chez M. F. M. (qui s'appellerait en hongrois Molnár Ferenc) avec la carte de visite d'Ödön. Mais je rendrai mes respects á lui.

 

A

 

Un livre de poémes ("Harcos énekek") vient de paraítre á Budapest dans l'édition de , et il contient mes  poémes (mieux: six de mes poémes) aussi, et entre ceux un terriblement mauvais. Ce livre est bien cher, ne l'achéte pas mais tu peux en demander un exemplaire honorifique, bien que tu connais bien tous les six vers.

 

A

 

Déja je peux dormir: Je fume trop beaucoup comme tu le sais et ma pipe s'était cassée; et les cigarettes (40-50 par jour) ne me passaient m'endormir. Mais maintenant j'ai acheté une autre pipe qui est si grosse que je puis en souffler le fumée jusqu'a Budapest.

 

A

Attila József - Jolán József

[Párizs, 1927. máj. 18.]

 

Lucie,

 

C'est pendant plus d'une semaine que j'attendais ta réponse. Sans l'avoir recue je ne sais pas ce qu'il faut avoir á croire. Et á présent c'est á toi que je dois demander d'écrire. Hein?

L'Esprit Nouveau s'est paru, il est tout á fait terrible, naturellement, excepté mon poéme qui est déjá connu par vous, sans titre. II s'appelle: Ombrage pálot sous la peau; et c'est lui qui a "les négres muets jouent aux échecs pour tes paroles etc" á la fin. D'ailleurs la revue sera vous envoyée aprés t'avoir si préparée, savoir le Dokumentum, celle de Kassák vaut mieux.

Quant á ma vie elle coule bien ou plutót je la méne avec économie ce que j'aurais dú décider auparavant. Mais cela est bientót dit, le fairé est assez difficile. Et méme d'ailleurs se décider pour mener de la vie telle ou telle, ce ne suffit pas - il n'y a ni homme ni de circonstances humaines l'un sans les autres. Gráce aux francs envoyés!

Qu'est ce qu'il y avait le premier mai chez nous? Je n'entends rien d'aucune démonstration. lei celle des organisations unitaires se trouvait assez grandé environ cent mille hommes. A Berlin de 700 mille á 800.000 hommes. Les journaux hongrois n'en éerivent rien. Du resté je pense que cela ne t'intéresse pas.

Connais-tu encor M. Meszlényi? La voilá avec trop d'amour et d'intempérance. Mais c'est lui écrire cela qu'il est interdit. Elle veut fairé ma buste. -Mon tableau par Korda Vince est merveilleux. Bien dommage de ne le recevoir qu'en une ou deux photographies.

 

Je bois tous les jours un litre de lait. Je ne fume que de vingt á trente cigarettes.

 

Le mot gentile (en féminin) signifíant étrengére pour les Hébreux et paienne pour les Chrétiens s'est écrit gentile, discerné de celui gentille marquant jolie, noble etc.

 

Je viens de recevoir tes lignes trop rares n'ayant rien á répondre. Ma lettre est en route je n'envoie pas celle-ci donc qu'aprés une autre de toi parce que c'est á elle qu'appartient la reponse.

 

Voici le Diogenes. Moi j'attends le 3éme Numero du Láthatár. Comment va cette revue? M. Rubin ne me répond rien. Pax vobiscum.

 

IL me faut prendre toutes lesgrandes critiques de moi, tout I ' heure. J'ai donné un interwiew á l'Esti Kurir et l'on en a besoin.

Tu peux m'écrire plus que jusqu'ici. Ödön? Etus? Mes amours? J'ai une grandé barbe nommée le réve des barbier. Et parce qu'un barbier rase l'autre, c'est pourquoi: écris!

 

Salut A



Gullevic: Sur Attila József

 

II y avait en Attila József un gavroche, un gavroche qui aurait vécu de 1905 á 1937, á l'époque de mondiale, de la contre-révolution, du fascisme. Et quelle vie ! La biographie qu'il rédigea en 1937 pour solliciter un emploi est une lecture déchirante. Chaque année de sa vie peut étre caractérisée par un mot : misére. On peut décomposer ce mot-lá: pauvreté, faim, solitude, abandon, suicide — a une condition: c'est qu'on" y ajoute bonté, humour, rage, révolte, rire, oui rire et la volonté de changer cette vie pour les autres et pour lui, la volonté révolutionnaire.

 

1961.